Rencontre avec Armelle

Interview détaillé du numéro 9 de PopCorn consacré à Edward aux mains d'argent de Tim Burton

Armelle Monjarret est professeure et chorégraphe dans un studio de danse à Paimpol en Bretagne. PopCorn a discuté avec elle de son travail, notamment sur son adaptation du film de Tim Burton en ballet de danse.


Peux-tu présenter à nos lecteurs le métier de chorégraphe ? Comment en es-tu arrivée à l’exercer ?

J’ai dansé depuis toute petite, cela a été quelque chose qui n’a jamais cessé de m’habiter. 

A la fin des années 70, la danse était en complète mutation en France, avec Maurice Béjart, Carolyn Carlson, Martha Graham, Alvin Nicholaïs, Lucinda Childs, et bien d’autres encore. Et je voulais vivre cette nouvelle façon de danser, qui à l’époque était révolutionnaire, et pleine de liberté. Après le lycée j’ai donc voulu m’orienter dans cette voie. 

Mais comme l’artistique fait toujours un peu peur,  mon entourage m’en avait dissuadé. J’ai donc, à contre cœur, commencé des études d’art plastiques, heureusement à Paris car  j’ai pu très vite déserté les cours en cachette pour aller suivre des cours de danse. A l’issue de la première année j’ai annoncé à mes parents que je ne continuerai pas là où je m’étais engagée et que j’allais passer l’audition en septembre à l’Ecole Supérieure d’Etudes Chorégraphiques de Paris. J’ai donc passé l’audition, et mon rêve s’est réalisé, j’ai été admise et y ai fait mes études, c’était magique. Des professeurs extraordinaires et une formation complète. Passionnée de comédies musicales j’ai appris les claquettes américaines en parallèle de mon cursus. Je voulais que ma formation soit la plus complète possible dans différentes techniques pour ensuite pouvoir les enseigner bien sûr, mais aussi réaliser des spectacles différents.

Quatre années plus tard, mon diplôme en poche j’ai travaillé un moment à Paris et la région parisienne mais très vite mon projet de monter ma propre école de danse a été une évidence et je suis retournée en Bretagne, ma région natale  et ai pu concrétiser mon projet.

Nos choix ou non-choix font notre parcours. Pour moi c’était la danse avec mon école, et la musique aussi. On est parfois étonné de là où cela nous amène. C’est une succession de choses. 

Justement, quand il a fallu  préparer pour la première fois un spectacle avec mes élèves, j’ai monté au départ des petites chorégraphies pour chaque groupe séparément. Il fallait bien se lancer, la première fois c’est quelque chose de très impressionnant, surtout quand on a 24 ans. Je l’ai fait de cette façon pour trois spectacles et très vite j’ai eu envie de travailler sur des  thèmes qui donneraient un fil conducteur. Et aussi pouvoir réunir tous mes élèves en un seul groupe et qui les réunirait de façon harmonieuse.

J’ai donc commencé dès 1991 par des petites créations personnelles puis en 1996 j’ai eu l’ambition de monter le ballet de Casse- Noisette. De là est parti un plaisir immense de chorégraphier tout un groupe de l’âge de 4 ans à beaucoup plus ☺ ….réaliser et conduire du début jusqu’à la fin un projet humain. Savoir trouver une harmonie et des liens avec tous les âges, tous les niveaux et toutes les disciplines. Et le plus important faire partager cette notion de travail de groupe qui englobe la totalité des danseurs quels qu’ils soient. Avec le respect pour chacun. La contrainte était là mais qui se révélera au fil des années d’une grande richesse.

Tu as choisi de mettre en scène Edward aux mains d’argent de Tim Burton. Pour quelles raisons ton choix s’est porté sur ce réalisateur et ce film en particulier ?

Mes enfants ont toujours été présents, et quand ils sont devenus plus grands ont participé plus activement à tous mes ballets. Particulièrement Anne, ma fille qui en plus de danser  s’est proposée en  2007 de créer les décors, sur la scène mais aussi ceux en projection. Cette émulation a été formidable et magique. Le début d’une belle collaboration qui m’a motivée et inspirée. Et de fil en aiguille,  c’est elle qui m’a fait découvrir le monde de Tim Burton !

En regardant pour la première fois Edward aux mains d’argent  j’ai été aussitôt séduite par l’histoire. Séduite et happée par l’univers de Tim Burton. En ce qui me concerne, ce film est un chef d’œuvre. La façon dont Tim Burton a traité le thème de la différence avec toutes les peurs que cela peut engendrer est d’autant plus fort qu’il mélange fantastique, poésie, humour et drame. Avec une immense sensibilité. Les acteurs sont extraordinaires. J’ai tout de suite eu envie de le monter en ballet. Et cela changeait du répertoire classique habituel.

De quelle manière s’est mis en place le travail de la mise en scène ?

Il fallait être le plus fidèle possible à l’univers de Tim Burton. Chaque détail a son importance. Dans le film, on voit bien que rien n’est laissé au hasard. Le premier tableau du château dans lequel vit Edward apparait lugubre et angoissant, à l’image d’Edward, apparemment lui aussi sombre et effrayant, mais  qui finalement se révèle tout de suite être un être seul, vulnérable et sensible. Différent mais authentique. Profondeur opposée à la légèreté des autres personnages codés du village, aux maisons aux couleurs vives, bien dessinées, sans personnalité. Ces personnages du village qui se révèleront pour certains malveillants, et qui provoquera l’irréparable. 

Quels éléments de l’oeuvre et du travail de Tim Burton as-tu souhaité mettre en avant ?

Ce projet était ambitieux car il nécessitait en plus de la chorégraphie une mise en scène théâtrale et un jeu de lumière essentiel pour coller aux émotions du film. J’ai dû faire avec mes élèves un travail de composition qui devait s’intégrer dans la chorégraphie. Ils ont été emballés et ont adhérés tout de suite au projet. Cela a été formidable car complètement différent des autres spectacles que j’avais pu monter précédemment. Anne ma fille a aussi fait  pour ce ballet les maquillages dont celui très particulier d’Edward. Pour que ce personnage principal soit le plus ressemblant du personnage de Johnny Depp.

En septembre 2009 j’ai eu enfin la chance  d’avoir deux danseurs hommes dans mon cours. L’un a interprété magnifiquement Edward, et un autre  avait endossé au début du ballet le rôle du vieil inventeur, puis celui du fiancé de Kim. 

As-tu été confrontée à des difficultés ?

J’ai travaillé sur le livret et sur les musiques dès le mois de septembre. Avec comme priorité la contrainte de mes élèves, âges, niveaux, disciplines,  il fallait que tout cadre. Et c’est là que la création est très motivante. Ces contraintes se transforment en inspiration car je ne perds jamais de vue mes élèves qui danseront. Je le fais pour eux, pour que chacun y trouve sa place. Les répétitions ont commencées en octobre et le spectacle présenté en avril 2010.

Les autres difficultés il y a en toujours un peu, mais rien d’exceptionnel. Peut être prendre le risque de  sortir des « tutus » pour les parents d’élèves et même les élèves, habitués pour certains à la danse classique pure. La mise en scène de la sculpture de la statue de glace a été à trouver. Il a fallu travailler sur les contrastes d’ambiance, de couleurs et de lumières qui étaient essentiels, comme je l’ai écrit plus haut,  à l’ambiance de l’histoire et du ballet. Mais ce dernier point a été géré parfaitement par l’équipe technique du théâtre. Les changements  de décors sur la plateau étaient extrêmement rapides. Mais tout le monde a été à son poste, et au top !


Photos de la représentation du 24 avril 2010 au Théâtre Bleu Pluriel

© Loïc Rosé