Rencontre avec Colin Rufin

Interview détaillé du numéro 14 de PopCorn consacré au film L'Homme invisible de James Whale

Depuis qu’il est tout petit, Colin Rufin est passionné de films anciens, il nous raconte aujourd’hui son métier qui consiste à restaurer et conserver les chefs d’œuvres du cinéma.


Pourquoi a-t-on besoin de restaurer les films ?

Les films étaient tournés en pellicule, sur le support film dont ils tirent leur nom. Ce matériel a tendance à être chimiquement instable, c’est-à-dire que sa composition fait qu’il vieillit assez rapidement : entre cinquante et cent vingt ans au maximum, en fonction des types de support et de la conservation. Le cinéma existant depuis 1895, les films des premiers temps que l‘on a pu conserver ont tendance à s’autodétruire.

A-t-on conservé tous les films des premiers temps ?

Il arrive que le film soit complètement perdu, car il a été censuré ou par choix artistique. C’est par exemple le cas de Méliès qui, ruiné, a brûlé les œuvres et le matériel qui lui restaient dans un accès de rage (le film Hugo Cabret donne un aperçu de cette histoire.). On a aussi perdu beaucoup de films à cause de la composition très fragile des pellicules : au début du cinéma, on utilisait du nitrate, un matériel qui prend feu quand il commence à s’abîmer. Si on plonge une bobine de nitrate en feu dans l’eau, elle reprend feu dès qu’on la ressort. Ça rendait les incendies impossibles à maîtriser et beaucoup de films ont disparu dans les flammes.

Comment restaure-t-on les films aujourd’hui ? Tu travailles directement sur les pellicules ?

Mon travail est d’abord de reconstituer le film. Un film de 1h30 est constitué d’environ 5 à 6 bobines de pellicule. Quand le film a été perdu, il faut essayer de retrouver les éléments ou bobines qui peuvent être conservés partout dans le monde, dans des états de conservation et de qualité plus ou moins bons. Une fois qu’on a les éléments du puzzle, il faut les assembler : c’est le montage.

On prend ensuite les pellicules récupérées, on les nettoie avec un chiffon pour enlever le maximum de poussières puis on les met dans une machine qu’on appelle un scanner. Il va prendre une photo de chaque image du film et les envoyer à un ordinateur. C’est la numérisation. Ça permet de travailler chaque image du film directement sur ordinateur. Je ne travaille pas sur la pellicule directement, elle est précieuse et ne doit pas être abîmée.

Il faut maintenant enlever tous les défauts liés au temps : les poussières restantes, les « pétouilles » qui sont de petits points ou des traits sur l’image, ou la décomposition (il faut enlever les taches liées aux champignons qui se sont créés sur la pellicule.).

Doit-on conserver la pellicule qui a été restaurée ?

Oui, le plus précieux ce sont les pellicules qui ont été scannées. Aujourd’hui, la technologie nous permet d’améliorer l’image des films, mais dans 10 ou 20 ans, on pourra certainement faire encore mieux. Il faut donc garder le support originel.

Les images qu’on a restaurées vont aussi être imprimées à nouveau sur une pellicule qui sera conservée aux archives françaises du film. Les pellicules d’aujourd’hui durent jusqu’à deux cents ans, et vont se détériorer lentement et petit à petit. Si on ne garde que les images sur ordinateur ou un disque dur, on risque de les perdre entièrement, d’un coup et on ne peut plus les récupérer. On modifie donc sur ordinateur, mais on conserve tout sur pellicule.

Comment le spectateur peut-il voir si un film a été restauré ?

Sur certains films restaurés à partir d’éléments de qualité très différents, il va, par exemple, y avoir des moments où on passe d’une très bonne qualité d’image ou de sons à une très mauvaise. Dans Metropolis de Fritz Lang par exemple, il y a des scènes qui ont été retrouvées sur une pellicule de qualité amateur (le 16mm), ce passage a été rajouté et on ne peut pas avoir la même qualité que sur le reste du film, même après la restauration.

À part ces cas un peu extrêmes, c’est assez difficile à voir. On pourra vraiment observer les différences si on met les deux versions l’une à côté de l’autre. Et pour certains films ça sera à peine visible, car il y avait très peu à restaurer. Je travaille plutôt sur des films très abîmés, il y a généralement moins d’urgences à restaurer les films encore en bon état, sauf quand ils sont très populaires. 

Dans le cas de L’Homme invisible, un de tes films préférés, est-ce que la restauration fait apparaître les défauts des effets spéciaux de l’époque ?

Pour obtenir une pellicule que l’on peut projeter dans une salle de cinéma, on doit prendre la pellicule originale, celle qui a imprimé les images depuis la caméra, puis la passer sur au moins trois supports. A chaque fois on perd un peu en qualité et en netteté. Quand on scanne la pellicule pour la restaurer, on prend le négatif. On obtient donc une qualité que personne n’a jamais vu et laisse apparaître des défauts. Les films étaient tournés en Californie, à côté de marais humides et chauds, avec de gros projecteurs : il y avait énormément de mouches sur les plateaux qui apparaissent seulement aujourd’hui à l’écran !

Le restaurateur n’a pas le droit d’améliorer le film en faisant disparaître les mouches ou un fil qui tient un personnage en l’air par exemple. Heureusement, dans le cas de l’Homme invisible, les trucages sont de bonne qualité, la restauration telle qu’elle est faite aujourd’hui ne révèle pas les secrets de tournage.